Moucharabieh

La poésie intime d'Abdellatif Laabi

Abdellatif Laabi est un poète marocain dont l'oeuvre simple et profonde est très charmante et donne envie de parcourir les chemins de traverses où le langage poétique nous guide. Piochons :

"J'ai cru par l'esprit / me libérer de mes prisons / Mais l'esprit lui-même / est une prison / J'ai essayé d'en repousser les parois / J'essaie toujours"
 

POEMES PERISSABLES

Le lecteur pressé

Que viens-tu faire ici

lecteur ?

Tu as ouvert sans ménagement ce livre

et tu remues fébrilement le sable des pages

à la recherche de je ne sais quel trésor enfoui

Es-tu là pour pleurer

ou pour rire

N'as-tu personne d'autre

à qui parler

Ta vie

est-elle à ce point vide ?

Alors referme vite ce livre

Pose-le loin du réveille-matin

et de la boîte à médicaments

Laisse-le mûrir

au soleil du désir

sur la branche du beau silence"

 

Dans le même recueil :

"Je recueille bout par bout

ce qui subsiste en moi

Tessons de colère

lambeaux de passion

escarbilles de joie

Je couds, colle et cautérise

Abracadabra !

Je suis de nouveau debout

Pour quelle autre bataille ?"

 

FRAGMENTS D'UNE GENESE OUBLIEE

(court extrait)

"Au commencement était le cri

et déjà la discorde

Il eût fallu un survivant

d'une autre ère

d'un autre univers

sans lien avec la débâcle

Il eût fallu un savant de l'écoute

et qu'il s'abreuve du cri avant de dire :

Le cri ne s'entend pas

il est antérieur à l'ouie

Le cri n'est pas de ce monde

où la vue

n'est encore qu'une supposition

L'odorat ne suffit pas à le capter [...]

Le cri est l'autre lumière

et surtout son voyage

Nul ne l'a enseigné

nul ne l'enseignera

La parole l'écourte

quand elle ne le travestit pas

L'aube est sa demeure

la nuit son territoire

Les révolutions le couvrent un peu

si peu

Au milieu du désastre

il retient son souffle

C'est qu'il a de la décence le cri [...]

 

Pour finir, ce délicieux poème La Vie, que l'on trouve dans L'ETREINTE DU MONDE

"La vie

Il me suffit de m'être réveillé

le soleil dans ma droite

la lune dans ma gauche

et d'avoir marché

depuis le ventre de ma mère

jusqu'au crépuscule de ce siècle

La vie

Il me suffit d'avoir goûté à ce fruit

J'ai vu ce que j'ai dit

je n'ai rien tu de l'horreur

j'ai fait ce que j'ai pu

j'ai tout pris et donné à l'amour

La vie

Ni plus ni moins que ce miracle

sans témoins

Ah corps meurtri

âme meurtrie

Avouez un peu votre bonheur

Avouez-le

rien qu'entre nous"