Nous avons aimé

  • Noir c'est noir

    "La vieille qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait", c'est du Tarantino en roman. Le milieu représenté est tellement sordide, ses  protagonistes tellement cyniques et cruels qu'on peut être pris d'un malaise devant tant d'immondice humaine. Au coeur de cette boue d'amoralité s'élève la vieille Pauline Verdi, soleil noir de la vengeance, qui, avec quelques uns de ses proches, va régler des comptes. On n'est pas dans le burlesque de la représentation de naifs gentils qui se retrouveraient de façon incongrue dans un milieu bien plus violent que ce qu'ils peuvent imaginer ; non, la vieille n'est pas enfermée dans sa vieillesse qui la rendrait risible face à de jeunes hommes cruels, elle est vieille parce qu'elle a vieilli, mais elle est restée la même personne qu'avant, courageuse et impitoyable, donc redoutable. Les dialogues dont tellement crus qu'ils en sont extrêmement savoureux, et permettent de rire un peu, dans cette ambiance si malsaine et violente. La référence à Tarantino me vient aussi avec le fait que le lecteur est dérouté face à une intrigue qui lui glisse entre les doigts, sans jamais le perdre toutefois.

  • Graines de femmes

    Ce roman est composé d'une dizaine de portraits hauts en couleur d'enfants chinoises émigrées aux Etats-Unis à la fin du XXe siècle. Avec une gouaille très réjouissante elles parlent d'elles, de leurs familles, de leur voisinage, de leurs camarades, en fait de tout le maillage social dans lequel elles évoluent pour devenir adultes. L'écriture très énergique rend magnifiquement la violence des émotions des ces filles qui quittent l'enfance et entrent dans l'âge adulte avec un fracas d'autant plus spectaculaire que leurs familles sont déchirées et leur place dans la société extrêmement instable. La misère dans laquelle vivent leurs familles et les névroses des adultes pèsent lourd sur leurs frêles épaules, elles qui doivent d'abord tenter d'épanouir leurs personnalités originales et uniques malgré la case sociale standardisée où l'on voudrait les contenir : fillettes d'origines chinoises. L'auteure Jenny Zhang, 35 ans, aurait pu faire partie de ses héroïnes, elle qui est née en Chine et a rejoint ses parents à New York à l'âge de 4 ans. Elle exprime à travers ses personnages un souffle d'impertinence et d'insoumission qui tente en permanence d'écarter le poids de la famille, de la tradition, du devoir, de la bienséance, bref tout ce qui empêche d'être libre.

  • L'Insolente, dialogues avec Pinar Selek

    Je ne saurais mieux résumer ce livre que ne le fait la 4ème de couverture, car il est extrêmement compliqué de condenser en quelques lignes la présentation de la femme incroyable qu'est Pinar Selek. Elle-même défend la complexité de la vie et la nécessité de ne pas cloisonner, hiérarchiser, prioriser les luttes, la vie sociale, la vie intime, l'individu, l'humanité. L'axiome de Robert Antelme : "Ne retrancher personne de l'humanité" lui correspond parfaitement, à quoi il faudrait ajouter : ne sacrifier aucune des possibilités de l'existence, puisqu'en dehors des luttes politiques, l'amitié, l'amour, la littérature, la nature, ont tenu une place essentielle. Voici donc ce qui est écrit au dos du livre :

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  • Portraits : Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva

    Le Manifeste Incertain 7 de Frédéric Pajak mérite d'être lu et offert pour bien des raisons. L'objet d'abord est très beau : sur un papier à grain épais, l'auteur a illustré son texte de dessins à l'encre de Chine parfaitement accordés avec les vies des deux poètesses qui en sont le sujet. Le livre se compose de trois parties : une biographie succinte de l'américaine Emily Dickinson (1830-1884), un bref récit du voyage de l'auteur en Russie sur les traces de Marina Tsvetaieva (1892-1941), puis une biograpie détaillée de la vie extrêmement difficile de celle-ci. Quel rapport entre ces deux poètesses ? Frédéric Pajak écrit : "Toutes deux n'ont jamais douté de leur art, malgré leur isolement, la censure ou l'indifférence. Parce qu'elle ne savent s'accomoder des convenances de cet art, elles s'efforcent de le réinventer, chacune à sa façon". "Enfin, toutes deux ont autre chose en commun, et pas des moindres : une foi absolue en la postérité de leurs oeuvres. Au plus terrible de leur solitude, elles savent que leurs poèmes traverseront le temps et passeront les frontières. Ils seront lus et récités bien après leur mort. Parce qu'ils sont, de toute évidence, éternels."

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  • Zwing Time

    Zadie Smith nous propose à nouveau un roman moderne et intelligent. Si elle aborde des questions sociales, comme l'immigration, les classes sociales, la situation des femmes, elle le fait vraiment en romancière, en incarnant ces problématiques dans des personnages complexes et subtils, sans imposer de conclusions ni de leçons. Zadie Smith maîtrise à merveille l'art du portrait : incisif et souvent cruel pour les personnages secondaires, denses et tortueux pour les principaux. D'ailleurs, on peut résumer ce roman à un long portrait croisé : la destinée de deux personnages féminins, très liées dans leur enfance par leur passion pour la danse. La vie les éloigne, leurs parcours respectifs apportent à chacune leur lot d'espoirs et de déceptions, de plaisirs et de souffrances.

  • Beautés de la rue

    Ce roman est tellement magnifique qu'on se sent tout démuni pour en parler, comme on se sentirait tout pétrifié dans notre mélancolie occidentale si l'on croisait en vrai ses deux héros, Melone et Trouvaille, enfants des rues de Port au Prince, pleins de malice et d'énergie. La langue de René Philoctète est impressionnante de créativité, sa poésie n'apparait pas comme une fin, mais un moyen très spontané de décrire les mille facettes de cette capitale des Caraïbes. Evelyne Trouillot a écrit pour ce roman une préface tellement juste que je préfère lui céder la parole : "

    « Le roman inédit de René Philoctète expose un Port-au-Prince de l’après dictature et de la montée au pouvoir d’Aristide : le Port-au-Prince des miséreux, des culs-de-jatte, des aveugles qui habitent sur le parvis des églises ; le Port-au-Prince de la Saline et des enfants qui s’aiment derrière les piles de fatras ; le Port-au-Prince tenu par les hommes du Général et celui de l’ascension du prêtre et futur président. Si Jacques Roumain dépeint la misère de Fonds-Rouge, c’est à celle des grandes villes que s’attaque Philoctète, la misère “qui encrapule, rapetisse, abrutit”. Roman téméraire qui a réussi son pari de montrer des sentiments humains admirables chez des êtres que la société n’associe pas à ce qui est beau et grand.

     

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  • Tranches de vie au Pays Basque

    Patria balaie une trentaine d'année de la vie de deux familles amies puis ennemies dans un village du pays basque espagnol. L'auteur, Fernando Aramburu, nous balade sur ces trente années sans linéarité, et en focalisant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre des personnages assez peu nombreux qui participent à cette histoire. Le lecteur que nous sommes récolte patiemment les éléments biographiques et historiques pour les assembler et aboutir à un enchaînement de faits mineurs et majeurs où s'entremêlent déterminisme et libre-arbitre. Les personnages sont très incarnés, très humains, faillibles et touchants, embarqués comme ils sont dans la grande Histoire où l'ETA tonne le ton et s'immisce jusque dans les relations les plus intimes.

  • Smith & Wesson

    Smith & Wesson, deux individus un peu grotesques en mal de reconnaissance, sont choisis par une jeune fille loufoque pour participer à une entreprise inédite : descendre les chutes du Niagara et arriver vivante ! Wesson, qui a grandi près de ces chutes, connait leur morphologie par coeur ; Smith, inventeur génial mais malchanceux,  est chargé de concevoir le vaisseau capable de descendre cette immense cascade ; Rachel est le cobaye-vedette de cet exploit dont ils orchestrent la médiatisation avec l'absence de mesure qui caractérise ces trois personnages si atypiques.

  • Nos premiers jours

    Dans l'Iowa au début du XXème siècle, la vie d'une famille simple de fermiers et leur existence laborieuse, courageuse, modeste. L'amour aussi, les liens affectifs entre les divers membres de la famille, et la mort, si injuste ; oui mais, le travail de la terre, les semailles et les récoltes. Les relations sociales aussi, la vie au village, la vie à l'église, le voisinage : oui mais, la pluie tombera-t-elle ou non, l'inquiétude, le soulagement, d'abord voir quelle sera la production de l'année. La grande histoire aussi, l'évolution industrielle, les bouleversements politiques de ce siècle agité ; oui mais, l'entretien de la ferme, tout à faire, chacun ses tâches.

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  • Oreiller d'herbe ou le voyage poétique

    Ce court roman est un bijou de l'art japonais, même si le terme bijou serait exécré par son personnage, en quête d'essentiel et de pureté. C'est un récit de voyage paisible et contemplatif au cours duquel le personnage, qui s'exprime à la première personne et confie ses plus intimes pensées, travaille sa capacité à rester impassible et imperméable aux passions humaines, car c'est selon lui le moyen d'atteindre une forme d'art parfait. L'objet livre est lui-même un petit trésor, car dans le récit sont enchâssés des planches de peintures japonaises d'un grand raffinement et qui s'accordent merveilleusement avec le texte.

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  • Un assez gros fabliau

    Amateurs de la faconde rabelaisienne, ce livre est pour vous ! La truculence du vocabulaire fait de ce livre un régal, mais le fond n'en est pas moins passionnant. Nous suivons les aventures du peintre Hans Holbein (en français Jean Jambecreuse), véritable portraitiste des "grands" du XVIè siècle. L'auteur, historien de l'art et journaliste, a utilisé tous les éléments biographiques et historiques dont il pouvait disposer, puis il a gaillardemment comblé les zones d'ombres par des inventions joyeuses qui nous font voyager dans une Renaissance haute en couleurs.

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  • Acharnement, Mathieu Larnaudie

    Ce court roman est un pamphlet délicieusement cynique sur la parole politique actuelle, caractérisée par sa vacuité et son artifice.

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  • Asli Erdogan

    "L'histoire que je vais vous raconter, une histoire terrible avec la Caraîbe pour décor, je l'ai vécue. Or je sais qu'à l'instant même où j'y mettrai le point final, ne restera dans ma main qu'un résidu de vérité. Tous ces moments vécus, précieux autant que des diamants, me glisseront entre les doigts comme des gouttes d'eau. De l'immense océan de la réalité ne demeurera qu'une coquille vide échouée sur le sable. Je la presserai contre mon oreille et m'efforcerai de mettre en mots la chanson infinie qu'elle me soufflera." Telle est l'annonce poétique de la narratrice de ce merveilleux roman.

  • Poésie pour les petits

    Ce mois-ci, les éditions Rue du Monde sont à l'honneur : colorées, joyeuses, et souvent politiques car elles défendent la diversité comme enchantement du monde. Nous avons en particulier à la librairie de nombreux petits livres pour enfants dans lesquels un poème, décliné sur plusieurs pages, est illustré avec fantaisie.

  • La Déclaration

    Ce livre ne sortira que le 18 Avril, mais j'ai eu la chance de le lire avant sa parution, et il m'a absolument glacée. Destiné à un public jeune, ce roman met en scène des personnages adolescents, dans un futur qui se veut assez proche de notre époque, mais qui a vécu une révolution essentielle : celle de la longévité. En effet, dans cette société, le rêve des transhumanistes est devenu réalité, on a tué la mort, et vivre éternellement est possible, si l'on suit le traitement pharmaceutique adéquat.

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  • Luz ou le temps sauvage

    A vingt ans, à la naissance de son enfant, Luz commence à avoir des doutes sur ses origines, elle suit son intuition dans une recherche qui lui révélera l’histoire de son pays, l’Argentine.

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  • Sourires de loup

    Maniant le loufoque, la satire et l'humour avec un art consommé, Zadie Smith produit ici un premier roman détonant, qui frappe par son ambition et son extraordinaire énergie. Ajoutons l'actualité des sujets abordés et la vitalité d'une prose qui se colore de tous les accents de la terre.

     

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  • Richesse mortifère

    Pétrole, nucléaire, gaz de schiste : Jennifer Haigh nous montre dans ce roman aux histoires croisées et aux personnages denses comment la course aux ressources énergétiques des multinationales  avides d'argent détruit des invividus, des familles, des sociétés, et la nature.

  • MARARIA

    Dans un village considéré comme maudit d'une île des Canaries, un voyageur recueille les récits des hommes qui, associés les uns aux autres, composent une légende, celle de Mararia.

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  • Le Ministère du Bonheur Suprême

    Ce livre, rédigé sur dix ans, "vous devez apprendre à le connaître comme vous apprenez à connaître une ville: parcourir ses grandes routes, ses petites routes, ses arrière-cours, ses terrains vagues." Il faut le lire jusqu'au bout pour saisir la profondeur de ce voyage au cœur des ténèbres, là où il reste de petites lumières qui réchauffent.

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