Petite soeur mon amour

Petite soeur, mon amour

"Petite soeur, mon amour" de Joyce Carol Oates est inspiré d'un fait divers tragique américain datant de 1996, qui n'a jamais été élucidé mais qui a fait le miel des tabloïds pendant des années. Dans le roman, les faits sont les suivants : dans une famille américaine aisée où grandissent deux enfants, la cadette, dès l'âge de 4 ans, entame une carrière fulgurante de patineuse sur glace. Toute la famille accède dès lors à une petite notoriété, qui devient une célébrité nationale lorsque la petite championne est assassinée dans la cave de la maison familiale sans que le meurtre soit jamais expliqué ni le meurtrier retrouvé. L'enquête connait de multiples rebondissements, parmi lesquels les inculpations des membres de la famille puis celle d'un pédophile local. Bien entendu, l'interêt du roman de Joyce Carol Oates va bien au-delà de l'enchaînement de ces faits sordides...

Tout d'abord, l'auteure fait montre d'un talent de narration à couper le souffle ! Elle est si à l'aise avec le récit qu'elle peut se permettre toutes les originalités qui pourraient entraver l'attention du lecteur mais qui ne font que pimenter la lecture : notes de bas de page à rallonge du narrateur (le grand frère), digressions diverses, tirades sans fin des protagonistes (les parents, insupportables), va et vient entre les époques, adresses très familières au lecteur venant du narrateur... Tout ceci donne du panache au roman, c'est osé mais maîtrisé parfaitement.

Par ailleurs ce roman fait une peinture absolument cynique de l'Amérique disons reaganienne, dans tout ce qu'elle a de plus faux et de plus névrosé. Les parents de la pauvre Bliss (la patineuse assassinée) sont des caricatures d'américains ambitieux, tellement englués dans les stéréotypes de genre et de classe, tellement préoccupés par la construction de leur image sociale qu'il n'y a plus guère de place pour les sentiments, si ce n'est la haine de soi et des autres, dissimulée avec difficulté. Il faut bien préciser que malgré le drame qui constitue l'iintrigue de ce roman, on rit : en effet, le frère de Bliss, le narrateur, devenu dépressif et drogué mais dans une quête de sincérité sans limite, dépeint avec une cruauté jubilatoire ses parents et le milieu dans lequel il évoluait enfant, et l'on se régale de sa façon de présenter les choses. Au milieu, la pauvre Bliss, petite poupée manipulée, fait l'objet d'une tendresse posthume très touchante de la part de son grand frère. Ce garçon brisé qui nous narre son histoire intime et le spectacle de la splendeur et de la misère de  sa famille sur 700 pages nous devient proche comme un frère. La portée politique de ce roman est évidente : satire sociale, dénonciation de la société du spectacle qui se nourrit de vies broyées ou fondées sur des mensonges.