Manifeste incertain 7

Portraits : Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva

Le Manifeste Incertain 7 de Frédéric Pajak mérite d'être lu et offert pour bien des raisons. L'objet d'abord est très beau : sur un papier à grain épais, l'auteur a illustré son texte de dessins à l'encre de Chine parfaitement accordés avec les vies des deux poètesses qui en sont le sujet. Le livre se compose de trois parties : une biographie succinte de l'américaine Emily Dickinson (1830-1884), un bref récit du voyage de l'auteur en Russie sur les traces de Marina Tsvetaieva (1892-1941), puis une biograpie détaillée de la vie extrêmement difficile de celle-ci. Quel rapport entre ces deux poètesses ? Frédéric Pajak écrit : "Toutes deux n'ont jamais douté de leur art, malgré leur isolement, la censure ou l'indifférence. Parce qu'elle ne savent s'accomoder des convenances de cet art, elles s'efforcent de le réinventer, chacune à sa façon". "Enfin, toutes deux ont autre chose en commun, et pas des moindres : une foi absolue en la postérité de leurs oeuvres. Au plus terrible de leur solitude, elles savent que leurs poèmes traverseront le temps et passeront les frontières. Ils seront lus et récités bien après leur mort. Parce qu'ils sont, de toute évidence, éternels."

J'ai été séduite par ce double portrait d'artistes, si profondément sincères dans leur recherche de la quintessence poétique, que la vie réelle, terne ou violente, ne les a jamais arrêtées.

Emily a vécu retirée du monde, dans un univers social sans ouverture, clos sur la famille et la religion, étouffant. La poésie a été sa véritable vie, loin de la succession de tâches accomplies sans conviction qui semblaient l'occuper. Comment ne pas être fascinée par la capacité d'un être à extirper de son expérience de vie apparemment si réduite une poésie universelle, qui touche des lecteurs du monde entier depuis plusieurs décennies ? Une poétesse qui a su faire vibrer une corde qui semble faire partie de la matrice de la nature humaine ? "Nul Opium ne peut calmer la Dent qui ronge l'Ame -", écrit-elle magnifiquement.

Toute autre fut la vie de Marina Tsvetaieva, fracassée par un siècle de violences politiques extrêmes, condamnée à l'exil et à la misère, seule et sans ressources pour élever ses enfants. Pour ne pas sombrer dans la détresse,  elle s'accroche à la poésie, presque physiquement, comme le montre cet hommage à sa table d'écriture : "Mulet chargé du lourd fardeau / De mes rêves quotidiens, planche dure / Aux pieds fidèles et droits, merci". Deux heures par jour d'écriture extirpées aux charges qui incombent à une mère de famille pauvre en exil ont permis à Marina Tsvetaieva d'écrire une oeuvre dense et éternelle. Ses lettres sont également un momnument littéraire en soi.