Guyot maktaaq

Tristes amériques

Le Maktaak est le lard de baleine chez les Inuit. Le genre de nourriture que ne mangent plus ceux qui ont quitté l'Alaska et se sont accoutumés au mode de vie étasunien. Gildas Guyot l'a choisi pour titre de ce roman car son sujet en est précisément l'acculturation de ce peuple.

Le récit, très bien construit, suit deux fils conducteurs.

Le premier raconte le road trip d'un grand père inuit, Ati, qui a quitté ses terres dans sa jeunesse et a fondé sa famille aux Etats-Unis. Son petit fils, Seth, est donc un produit de la deuxième génération acculturée. Il n'a vraiment plus rien à voir avec la culture inuit. Il accepte de conduire son grand-père à Las Vegas parce que celui-ci lui a promis la voiture en échange. Mais quelle idée peut bien avoir derrière la tête le vieil homme en demandant cela à son petit fils ? Les motivations sont dévoilées très progressivement, mais ce qui compte est le voyage lui-même, bien entendu. Seth suit Ati avec un mélange de confiance et de résistance : son esprit terre à terre, complètement désenchanté, tente d'interpréter les situations hallucinantes et d'apparence absurdes dans lesquelles l'entraîne le grand-père mystérieux, facétieux, complexe. L'incompatibilté apparente entre leurs deux personnalités donne un aspect comique au récit, qui est toujours focalisé dans le regard de Seth, totalement dérouté. Mais la situation n'est pas seulement comique, car Seth est véritablement ébranlé en profondeur, et son grand-père donne une dimension existentielle au voyage par les questions qu'il soulève, les situations qu'il crée, et par sa quête mystérieuse que l'on sent auto-destructrice.

Le second fil conducteur est un documentaire que Seth a regardé peu de temps avant sur les Inuits et leur vie traditionnelle. Le réalisateur de ce documentaire a partagé la vie d'un groupe pendant quelques mois, et il est extrêmement prolixe en commentaires. On s'amuse de cet occidental un peu naïf et lyrique, et on rirait bien volontiers de sa bouffonnerie si l'on ne déplorait pas avec lui la tragédie de la destruction d'une culture, si l'on ne partageait pas son émerveillement pour une culture traditionnelle aussi époustouflante dans sa capacité à affronter la rudesse de son environnement. Ici encore c'est à travers le regard de Seth que l'on voit le documentaire, et l'on est comme lui, partagé entre dédain pour l'artificialité de la forme "documentaire", et l'éblouissement. Ce qui pose plein de question sur notre façon de considérer ces peuples, sur notre légitimité à parler d'eux. Des questions que soulève à travers son roman Gildas Guyot, qui a réussi à les aborder en évitant magistralement les écueils des stéréotypes si menaçants quand on veut parler des peuples traditionnels que le monde occidental a éliminés. L'écriture s'accorde avec le fond, tout en subtilité, en finesse : une ironie sans méchanceté mais sans concession est posée sur les personnages et l'univers dans lequel ils évoluent.